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Les Églises et l’Europe

L’œcuménisme est-il une réponse face aux enjeux qui se posent aux Églises ? Entretien avec Jean-Arnold de Clermont, président de la Conférence des Églises européennes (KEK)

La proximité des élections européennes vient de donner à la Conférence des Églises Européennes, par sa Commission Église et Société, l’occasion de rappeler ce que sont à ses yeux les principaux enjeux de la participation des chrétiens et des Églises à la construction européenne. Dans un document, dont elle espère qu’il sera largement distribué par les Églises (il est téléchargeable), la Commission rappelle qu’elle se fonde sur les « lignes directrices en vue d’une collaboration croissante en Europe », la Charte œcuménique signée par la KEK et le CCEE en 2001, à Strasbourg. Elle les décline autour de quatre axes : la sauvegarde de la création – changement climatique et environnement ; l’accueil de l’étranger – migrations et protection des réfugiés ; vivre dans la dignité – pauvreté et exclusion sociale ; souci de nos voisins – paix et développement. Pour chacun de ces thèmes, elle propose une information et une réflexion de base
suivies de questions à partager avec les candidats aux élections. Elle aide ainsi les chrétiens et les Églises à participer au débat public et, notamment, à sortir des égoïsmes nationaux tant présents lors des échéances électorales européennes.

Un tel document rend-il pleinement compte des enjeux que les Églises ont à faire valoir dans l’Europe d’aujourd’hui ?
Dans le projet de Traité constitutionnel pour l’Europe (rejeté par la France et les Pays-Bas) puis dans le Traité de Lisbonne dont on attend encore la ratification par la Tchéquie et l’Irlande, un article précise les relations entre l’Union Européenne et les Églises :

1. L’Union respecte et ne préjuge pas du statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les Églises et les associations ou communautés religieuses dans les États membres.

2. L’Union respecte également le statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les organisations philosophiques et non confessionnelles.

3. Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces Églises et organisations.

Comment se manifestent cette identité et cette contribution spécifique des Églises ?
Je crois qu’elles doivent très sérieusement se poser la question. Bien sûr, répondent-elles, elles s’expriment par leurs choix prioritaires que rappelle la Charte œcuménique (III, 7) : une Europe humaine et sociale, dans laquelle s’imposent les droits de l’homme et les valeurs fondamentales de la paix, de la justice, de la liberté, de la tolérance, de la participation et de la solidarité. Nous insistons sur le respect de la vie, la valeur du mariage et de la famille, l’option préférentielle pour les
pauvres, la disposition à pardonner, et, en toutes choses, sur la miséricorde.


Peut-on se contenter de cela ?
Deux directions me semblent nécessaires. Le Patriarcat œcuménique, depuis plus de vingt ans, à la suite du patriarche Dimitrios 1er, est engagé dans l’action en faveur de l’environnement. Dans une encyclique de 1989, celui-ci exhorte les chrétiens à célébrer le 1er septembre comme jour de prière pour la protection de l’environnement, en faisant preuve « d’un esprit eucharistique et ascétique ». Son successeur Bartholomée 1er réfléchissant sur ces deux mots souligne l’évidence du premier : «recevant ce don (du monde créé)… de façon consciente et en vertu d’un choix délibéré, nous pouvons rendre grâce à Dieu… sans cette action de grâce nous ne sommes pas véritablement humains ; et amplifie le second : il signifie que nous devons faire preuve de la maîtrise de soi… Nous devons nous limiter de façon volontaire dans notre consommation de nourriture et de ressources naturelles. Chacun de nous est appelé à faire une distinction cruciale entre ce que nous voulons et ce dont nous avons besoin. Ce n’est qu’à travers une telle abnégation, à travers notre disponibilité à nous priver parfois et à dire « non » ou « assez » que nous découvrirons notre véritable place dans l’univers.

S’agit-il d’échapper aux questions concernant le processus de Kyoto ou de proposer mieux… ?
Non, il ne s’agit pas de laisser aux autres le domaine de la raison pour se limiter au domaine de la foi. Il s’agit de faire entendre le langage de la foi, une parole qui vient de Dieu, au sein du langage de la raison. Je ne suis pas « écologique » par simple raisonnement concernant l’avenir de mes enfants et petits-enfants, mais aussi parce que ce monde a un sens et une fin que la Parole de Dieu me fait découvrir. Ce que je dis ici au sujet de l’environnement et en citant le Patriarcat œcuménique, je devrais le faire à propos de chacun des enjeux prioritaires cités plus haut. Il en va de « l’identité et de la contribution spécifique des Églises » dans la construction européenne.

L’œcuménisme peut-il donner réponse à de tels enjeux ?
Plus nous serons nombreux à échanger, profiter les uns des autres, puiser dans nos ressources spirituelles pour les mettre à la disposition des autres, plus nous serons œcuméniques, plus nous serons porteurs de sens. Mais nos Églises le veulent-elles ? Je dis « nos Églises » car pour les chrétiens je n’ai pas d’hésitation à répondre positivement. Ou plutôt, un rassemblement comme celui de Sibiu en 2007, m’a donné la conviction que la volonté du témoignage commun, dépassant les frontières ecclésiales, était bien ancrée. Alors qu’une équipe de rédaction préparait un message en forme de « soupe pieuse », la réaction de l’assemblée a été une demande insistante pour un message en forme d’engagements concrets et d’étapes à parcourir pour aller de l’avant sur le plan œcuménique. Ce n’était qu’un signe mais un signe fort !

Les responsables des Églises qui
s’exprimaient lors de cette rencontre avaient-ils les mêmes objectifs ?

À les écouter je n’ai pas eu le sentiment qu’ils nageaient dans les mêmes eaux. Certes ils prônaient une volonté de rapprochement éthique, un partage spirituel, une prière commune… mais chacun gardait son « profil », comme si les Églises devaient rester sur des chemins parallèles, d’autant plus fraternelles les unes avec les autres qu’elles n’auraient pas, ou jamais, à se rencontrer. C’est, à mes yeux, l’opposé d’une démarche œcuménique qui doit chercher précisément la rencontre en vue du témoignage commun, une rencontre autant pour me laisser convaincre que pour convaincre.
Dans une Europe sécularisée mais qui n’a pas renoncé à chercher ailleurs que dans le progrès des raisons de vivre, dans une Europe que Jean-Paul Willaime décrit comme celle du changement et de l’incertitude(1), dans une Europe dont les responsables politiques affirment attendre beaucoup du religieux, la responsabilité des chrétiens et des Églises est engagée. Soit ils s’enferment dans le souvenir du glorieux passé du christianisme en Europe, et ce sera le chemin du conservatisme et du confessionnalisme à outrance ; soit ils se savent porteurs d’une parole qui ne vient pas d’eux seulement et ils acceptent de la partager sur tous les fronts de la construction européenne ; et ce sera le chemin de l’œcuménisme authentique.
propos recueillis par Danielle Vergniol

(1) Jean-Paul Willaime, Le retour du religieux dans la sphère publique. Olivétan
http://www.erf-est.org/actualites.php?rub=4&id=2&tag=266
 
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