Bourgade rouge brique et proprette, Soatanana dégage un
parfum d'irréalité. Est-ce le repaire d'une secte,
au coeur du pays Betsileo ? Des enfants, tous vêtus de blanc,
s'égayent dans une cour de récréation. Des
villageois, eux aussi en tenue immaculée, se courbent sur
notre passage. Selon un rituel inspiré de la Bible, tout
vazaha (étranger) qui entre a les pieds lavés
: «Il se mit à laver les pieds de ses
disciples...» (Jean 13, 5), ainsi que les mains
après un solennel repas de bienvenue. Le tout au son de
versets bibliques chantés par une assistance ardente !
D'où viennent ces bergers évangélistes,
quel est ce blanc qu'ils arborent ? Rejetant le culte des
ancêtres, l'Eglise du Réveil est un courant
fondamentaliste néo-protestant dont 700 églises, de
Toleara à Diégo Suarez, marquent l'influence
croissante. Soatanana en est le coeur historique et le foyer le
plus radical.
La doctrine reprend, en les appliquant à la lettre, les
grands préceptes bibliques : la repentance, l'amour,
l'humilité, la prière, le partage... Et d'autres
règles de vie : la propreté de l'habitation et du
corps, les trois prières quotidiennes, subvenir à ses
besoins...
Pour les adeptes d'ici, le véritable fondateur est
Rainisoalambo, ancien devin idolâtre de la fin du XIXe
siècle. Tous craignaient les vertus magiques de ses
fétiches. En 1894, il tomba gravement malade, ainsi que
toute sa famille. Mais rien n'y fit, ni gris-gris ni rebouteux.
Une nuit de souffrance atroce, il reconnut son état de
pêcheur et se repentit. Implorant la toute puissance divine,
il s'écria : «Ô Dieu, sauvez-moi
!» Un rêve submergea ses douleurs intenses ; un
grand homme vêtu de blanc lui dit : « Jette tes
amulettes et prie-moi !» Le lendemain, guéri, il
exhorta sa famille et ses gens à la prière et fonda
la première communauté des disciples du Seigneur
intégrée à l'Eglise réformée.
Cette révélation eut lieu derrière la montagne
devenue, bien sûr, sacrée. Le village devint le
siège du mouvement en 1902 et bannit depuis tout gris-gris
ou pratique magico-religieuse.
Avant l'aube, une cloche appelle à la première
prière. Sous les étoiles, luminaire providentiel dans
ce village sans électricité, une cohorte fantomatique
avance à pas feutrés et converge vers le
temple-cathédrale. A l'écart, des femmes
pâtres drapées de lambas blancs (large tissu)
murmurent avec force des versets bibliques à des malades de
toute nature, comme il est écrit dans l'Evangile de Marc :
«Ils imposeront les mains aux malades et les malades
seront guéris...» L'exorcisme aussi est un rituel
majeur du Fifohazana (Bergers du Réveil). Chasser les
démons incombe aux irakas. Prêcheurs
inlassables, ils voyagent aussi sur l'île pour inciter
à une mise en pratique inflexible des versets bibliques. Ils
appellent à un changement de vie radical, loin des
fléaux de la vie moderne, consommation et jalousie...
«Berger du Réveil» désigne le terme
générique des adeptes, mais, en
réalité, une hiérarchie stricte définit
chaque classe. Ici, 5 000 simples fidèles, 70 pâtres
qui veillent au bon respect de la doctrine et les irakas,
ordinateurs des pâtres et membres d'un conseil dirigé
par un «président à vie».
Attention, celui-ci n'est pas le gourou charismatique adulé
des sectes et au pouvoir surnaturel : il ne prophétise
aucune apocalypse ! Néanmoins, on parle à leur propos
de dérive sectaire, car ils vivent repliés et
s'estiment les plus purs. Dans les premiers temps, l'impitoyable
tutelle luthérienne les persécuta sans relâche.
Le pouvoir colonial français leur donna
l'indépendance de culte en 1956, quatre ans avant de la
concéder à l'île !
Les plus jeunes ont déjà la conscience de la
discipline collective. Au saut du lit, Nirina, Tahiry, Fanja et les
autres remplissent les seaux d'eau, pilent et vannent le riz. Le
devoir matinal accompli, ils filent à l'école en
chantant. Séance de catéchisme au temple avant les
premiers cours : étude de la Bible et histoire du
Réveil. En maternelle, au-dessus du tableau noir est
écrit : «La crainte de Dieu est le commencement de
la sagesse» ! Dans cette école privée, le
coût de la scolarité laisse rêveur : 16 kilos de
riz par an pour les enfants de «bergers» ! Les autres
sont admis aussi, mais pour 4 000 ariary, un pet de zébu
quand le salaire moyen mensuel est de 80 000 ariary (32 euros) !
Pourtant, loin du monde, le lycée accumule les bons
résultats dans les examens officiels. Le
proviseur-poète et les professeurs ont des salaires
symboliques. Aucun malaise, leur quête est ailleurs et les
biens sont collectifs ! A l'image des autres adeptes, ils
cherchent la félicité et non un quelconque confort
aliénant. «Vivre simplement grâce aux
récoltes et être de bons disciples du Seigneur
!» Rétribution modeste aussi pour le
médecin et la sage-femme du dispensaire et prise en charge
totale des veufs et orphelins. Y pourvoient le taxi-brousse qui
fait la liaison quotidienne avec Fiana et les deux
boutiques-bazars, propriétés du Réveil. Mais
aussi la vente d'huiles essentielles que produisent des alambics
hors d'âge en distillant les tagètes sauvages ou
oeillets d'Inde.
Ce tout début d'hiver austral (mai-juin) annonce le
dernier jour de la récolte de riz, base de l'alimentation.
Quand les derniers rayons miroitent dans les rizières
inondées, l'ultime colonne blanche serpente et regagne le
village, sacs par-dessus têtes. Les chants du retour sont des
chants de victoire sur «Satan qui n'aura pu
empêcher la récolte», explique Razafimonjy,
vieillard alerte et rigolard. Mais il y a des tourmenteurs plus
terrestres : un idolâtre a mis des amulettes dans une
rizière et des irakas ont dû exorciser les lieux !
Dans les ruelles, les enfants repus croisent des petits
luthériens aux lambas criards. Petite minorité du
village restée fidèle à l'Eglise
réformée. Contraste cinglant des couleurs, comme pour
ne pas risquer de confondre ces deux communautés voisines et
si étrangères. Les premières lueurs nocturnes
dessinent sur la montagne vénérée une
silhouette de sage couché. Un enfant joue à la toupie
avec du bois de mangue, bientôt happé par
l'obscurité. A la lumière d'une bougie, dans
l'intimité de sa demeure betsileo, un père lit la
Bible à ses enfants. Et la récolte, «don du
ciel», repose déjà sur les petites places. Le
lendemain, dans une chorégraphie chaloupée, des
femmes étendent le riz sur les nattes pour le faire
sécher. Une nature prodigue en fruits et légumes
assure les besoins vitaux. Restait à bannir les
appétits futiles des villes modernes, ce qui fut fait par la
doctrine même du mouvement. Comme ailleurs, le village est
pauvre, mais une fraternité rare lui donne un visage
rayonnant. Cette image de béatitude partagée est
à son comble lors du grand office du dimanche. Comme une
vaste et mouvante marée blanche venue du fond de
l'âme.