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POC, mégachurch à l'alsacienne Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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Seuls, en couple, en famille, les fidèles affluent. Plus d’un millier, comme chaque semaine. Tous les mardis soir, la Porte ouverte chrétienne (Poc) de Mulhouse tient sa réunion de prière. Le lieu, d’abord. Il crée une vraie surprise. A Bourztwiller, un quartier où vit une population d’émigrés, un ancien supermarché a été transformé en lieu de culte. Une immense croix a été posée sur le bâtiment, sorte de cube comme on en voit beaucoup dans les zones commerciales, à l’entrée des villes. Devant, un vaste parking. Il n’est pas rare que les fidèles de la Poc viennent de loin.

La réunion de prière commence par un long moment de louange, mené par Samuel Peterschmitt, le fils du fondateur. En costume et cravate, armé d’un micro, il arpente la scène-estrade, occupée par un groupe de choristes et un orchestre. « Samy », comme on l’appelle familièrement, a un don indéniable d’animateur. Il entonne quelques vieux gospels, établit une complicité avec l’assemblée, lance des boutades, raconte une ou deux anecdotes intimes. Très vite, la salle, résolument pentecôtiste, s’enthousiasme, se met à parler en langues. Puis les Peterschmitt, père et fils, révèlent des « paroles de connaissances » – dans les mouvements pentecôtistes, il s’agit de visions privées réputées inspirées par Dieu et rendues publiques – qui annoncent promesses de guérison ou de bénédiction à des personnes présentes dans l’assistance.

Une bible électronique

Créée dans les années 80 par Jean Peterschmitt, « papa Jean » comme le surnomment ses fans, mennonite d’origine, la Poc a pris son véritable essor il y a une dizaine d’années. Suspectée de dérives, elle s’est retrouvée très vite au centre d’une vigoureuse polémique. « Le succès de la Poc repose sur le charisme de guérison de Jean Peterschmitt et le talent d’organisateur de son fils, Samuel. », estime John Tressel, un baptiste américain installé à Mulhouse.

Président de la Fédération des Eglises évangéliques baptistes (FEEB), membre de la Fédération protestante, Daniel L’Hermenault fréquente lui-même la Poc et connaît bien ses dirigeants. « Le Seigneur est bon. C’est cela la théologie de Jean Peterschmitt. Il a un vrai don de guérison et je ne doute pas de sa sincérité, ni de celle de son fils ».

La Poc, une Mega Church à la française ? Par la taille, certainement. A ses cultes et réunions de prière, elle draine, selon des estimations fiables, entre 1 200 et 1 500 personnes, issues principalement de milieu catholique. Petit à petit, la Poc a créé un certain nombre de services annexes. Moindre certainement que dans les Mega Churches américaines, mais tout de même…

Dans un petit local attenant à la salle de culte, une « librairie chrétienne » propose ouvrages de piété, cassettes vidéo ou audio de prédicateurs… La Poc dispose aussi d’une petite régie de télévision. Les cultes et les réunions de prière sont filmés. Par la suite, des cassettes seront éditées. Classiquement, elle propose aussi des permanences sociales, un vestiaire… Plus surprenant, il existe aussi à la Poc une association sportive, avec équipe de foot à la clé !

Manifestement, la Poc vit grâce à l’implication de nombreux bénévoles. Sur les murs de la vaste salle de prière qui contient 1 900 places, on voit des plannings de service. Pour le ménage, pour le parking… Il n’y a que les cinq pasteurs, selon Samuel Peterschmitt, et une secrétaire à être rémunérés. « Mon salaire est de 1 300 euros par mois », affirme ce dernier qui s’est vu confier par son père, il y a quelques années, les rênes. « La Poc vit des offrandes de ses fidèles. » Quelques troncs sont disposés discrètement près de la porte d’entrée. L’un d’eux est destiné à recueillir des fonds pour un projet d’agrandissement des bâtiments. Au-dessus, sur le mur, sont affichés les plans de l’architecte.

« Ce que fait la Porte ouverte, peu d’Eglises en France pourraient le faire », reconnaît John Tressel. Comme chaque année, en octobre, elle a accueilli la pastorale d’automne des pasteurs et responsables évangéliques. Entre trois et quatre cents personnes, au bas mot, venues de toute la France. Au printemps prochain, elles se retrouveront à nouveau à Grenoble pour leurs journées de formation. Ces deux sessions sont organisées chaque année par l’Association spirituelle et fraternelle (ASF) qui regroupe, en France, les Eglises évangéliques de la mouvance charismatique et pentecôtiste. Tout autour de la salle de culte, des stands divers et variés sont installés à cette occasion : des petits éditeurs de livres ou de cassettes, le Comité protestant pour la défense de la dignité humaine (CPDH), qui s’est fait connaître pour ses positions anti-avortement, les promoteurs d’une ambassade chrétienne à Jérusalem, des « chrétiens sionistes », comme ils se présentent eux-mêmes. « Les rassemblements de l’ASF sont l’occasion de nous retrouver, de nouer des contacts », reconnaît Florent Rochat, responsable du CPDH. Un peu à la manière des assises de la Fédération protestante. Mais version pentecôtiste et deux fois par an.

Cette année, l’invité vedette est Ted Haggard, l’un des principaux leaders évangéliques américains, fondateur d’une Mega Church dans le Colorado et président, depuis 2003, de l’Association nationale des évangéliques (NAE) qui regroupe une cinquantaine d’Eglises aux Etats-Unis (1). Au premier rang de l’assistance, il relit studieusement ses notes. Avant que celui-ci n’intervienne, « Samy », en bon animateur, a chauffé la salle. D’abord, il a demandé à Kobia, une jeune intellectuelle algérienne convertie au christianisme, de venir témoigner sur scène. Car la Poc soutient des missions d’évangélisation en Kabylie. Des pasteurs qui œuvrent là-bas sont présents dans la salle. Samuel Peterschmitt les fait applaudir vigoureusement. Puis il appelle sur la scène-estrade celui qu’il présente « comme un juif américain qui a rencontré Jésus ». Portant barbe et d’une corpulence honorable, celui-ci est revêtu d’une kippa et du thalit, le châle de prière des juifs. Il les enlève avant de monter sur scène. D’un geste discret à la régie, il fait lancer une bande-son et chante un hymne. En play-back ? Difficile de savoir.

Puis c’est au tour de Ted Haggard. Le matin même, il a longuement raconté son parcours aux pasteurs et responsables. Au cours de la réunion publique de prière, il assure la prédication. Résolument moderne, il a remisé au placard sa bonne vieille bible. Pour retrouver les versets bibliques dont il a besoin pour illustrer son propos, Ted Haggard sort de sa poche une bible sur support électronique. La salle est bourrée à craquer. Au moins deux mille personnes, beaucoup issues de milieux populaires. Sur scène, le leader américain développe une long discours politico-religieux, chantre du libre-échange, créateur de prospérité, selon lui, prophète du « clash des civilisations », apôtre de la lutte contre les régimes totalitaires, notamment musulmans… La salle écoute sagement. Quelques-uns désertent ; de plus en plus nombreux tandis que l’heure avance. Parmi les pasteurs évangéliques réunis à Mulhouse, les propos de Ted Haggard ne font pas l’unanimité et ils l’expriment. Sans animosité, en privé…

(1). Réforme publiera la semaine prochaine une interview exclusive de Ted Haggard. Le leader évangélique y développe son approche politico-religieuse.

Les « limites » du protestantisme

Qu’en est-il aujourd’hui de la polémique suscitée par la Poc ? Une association de victimes, l’Avipoc, est toujours active. Pour y voir clair, la Fédération protestante de France, à laquelle la communauté mulhousienne souhaitait adhérer, a commandé, elle, un rapport. Des dérives ? Philippe Levallois, responsable du service « Evolutions religieuses et nouvelles religiosités » à l’archevêché catholique de Strasbourg, estime qu’il y en a eu effectivement. C’est à lui, en effet, que se sont adressées les premières personnes qui ont mis en cause la communauté pentecôtiste. « C’était à l’époque où la Poc prenait son envol », ajoute-t-il. Au début des années 90, donc. « Des prêtres catholiques qui voyaient leurs ouailles partir se plaignaient. J’étais interpellé pour donner mon avis », explique-t-il. Toutefois, il demeure discret sur le nombre des plaintes et leur contenu précis. « Elles étaient d’ordre financier, affectif, fusionnel, mais il n’y avait rien qui relevait du pénal ». Aujourd’hui, il estime que les milieux évangéliques ont opéré, à la Poc, une régulation salutaire.

Un avis qui n’est pas unanimement partagé. A Mulhouse, les responsables de l’Eglise réformée d’Alsace et de Lorraine (ERAL) demeurent, eux, très circonspects et sont toujours opposés à une entrée de la Poc à la FPF. « Il y a plusieurs choses qui me dérangent, explique ainsi Michel Cordier, pasteur de la paroisse Saint-Étienne, en centre-ville. En premier lieu, c’est le côté religion-spectacle. Puis, il y a aussi ce recours en permanence aux signes. En fait, il faut attendre pour voir comment la Poc va évoluer. Va-t-elle constituer une véritable Eglise chrétienne ? Ou bien devenir un groupe dissident, à la manière des Mormons ? »

« Je ne me situe pas par rapport à la Poc mais par rapport à la Fédération protestante de France, plaide, pour sa part, Philippe Aubert, président du Consistoire de l’ERAL de Mulhouse. Je veux bien admettre une certaine souplesse. Mais où place-t-on la limite de ce qui est protestant et de ce qui ne l’est pas ? Je pense que cela pourrait être un débat interne au protestantisme français. »

Bernadette SAUVAGET
Dossier - La « Porte ouverte » à Mulhouse
http://www.reforme.net/archive2/article.php?num=3099&ref=155
 
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