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Tonga Soa arrow Vaovao arrow Semaine de l'Unite : Calvin et St Thomas
Semaine de l'Unite : Calvin et St Thomas Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
pasitera   

Calvin

Image un peu brouillée de Calvin :

- dans la culture actuelle, slogans rapidement lancés par Max Weber : L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme (publiés en 1904 et en 1905). La théorie de la prédestination chez Calvin serait à l'origine du capitalisme moderne. Chaunu interprète aussi Calvin à l'intérieur de sa théorie globale du monde plein, de temps à autre il faut que le monde se brise pour ne pas étouffer…

- à Dijon, juste à côté du Temple, il y a une rue Michel Servet ! Image de Genève sinistre, mise au pas par Calvin, qui n'a rien à envier à l'inquisition catholique. Quel intérêt de devenir calviniste si c'est pour y retrouver ce qu'il y a de pire dans le catholicisme ?

- du point de vue de la théologie catholique des ministères, les intégristes reprochent à Vatican II d'avoir repris la doctrine calviniste des trois "fonctions" du Christ (prêtre, prophète, roi). En fait, à Genève, Calvin a mis en œuvre une ecclésiologie originale, avec les quatre pôles (pasteurs, docteurs, anciens, diacres). Luther s'est très peu intéressé à l'organisation de l'Eglise, pour se concentrer sur la doctrine du salut. On peut du coup retrouver dans le luthéranisme des formes institutionnelles proches du catholicisme. Calvin donne une figure institutionnelle très forte à la Réforme, à la fois par rapport au catholicisme et par rapport au pouvoir politique. A la différence de Luther, il ne s'en remet pas au magistrat pour organiser l'Eglise. Calvin est la deuxième génération de la Réforme, on passe de la sotériologie à l'ecclésiologie, on va donc droit au choc frontal de Trente, Eglise contre Eglise, vraie Eglise contre fausse Eglise.

Pour clarifier de mon point de vue catholique l'image de Calvin, je propose de le comparer avec Saint Thomas, comparaison qui réserve quelques surprises.

- A. Lien entre expérience intérieure et expression institutionnelle.

en commun, avoir fait bifurquer leur trajectoire, en particulier par rapport à l'héritage familial. Ils ont ressenti une exigence intérieure qui ne correspondait pas immédiatement avec ce que leur milieu religieux rendait possible. Besoin irrépressible de "nouveauté", de ne pas simplement accomplir une trajectoire prédéterminée

- entrée de Thomas chez les dominicains en

- "conversion" de Calvin en .

Différence :

* Thomas a pu trouver à l'intérieur de l'Eglise catholique cette nouveauté dont il avait besoin, la toute récente fondation des dominicains lui a permis de faire aboutir son inquiétude religieuse. La vie bénédictine ne permet pas de répondre à ses interrogations (il demande toujours "quid sit Deus"), mais il ressent une harmonie entre son inquiétude et le mode de vie dominicain, en particulier par son recentrage sur la pauvreté (ordre mendiant).

* Calvin a ressenti que son inquiétude le conduisait au point de séparation entre l'Eglise catholique et l'Evangile. Conviction progressive que l'Eglise catholique ne peut plus être réformée de l'intérieur, parce que la "papisterie" a remplacé l'Evangile par des inventions purement humaines. Mais il faut tracer la route non seulement contre ce remplacement de l'Evangile par la papisterie, mais contre la tendance des anabaptistes à remplacer l'Evangile par l'expérience subjective.

- B. Primat de l'Ecriture et de son intelligibilité, de sa "vérité"

Thomas et Calvin sont tous les deux des commentateurs acharnée, infatigables de l'Ecriture. Le gros de leurs travaux sont constitués par leurs commentaires scripturaires, il faut mettre cela en relief avant de comparer leurs œuvres proprement systématiques. Les Ecritures sont au centre de leur vie, à la fois intérieurement et institutionnellement. Ils sont en recherche de l'intelligibilité des Ecritures : leur autorité ne leur vient pas d'abord de ce qu'elles sont garanties extérieurement par une institution, mais de ce qu'elles sont intelligibles, elles s'adressent à la liberté, à la conscience du croyant.

Il faut donc mettre en forme de deux façon cette intelligibilité : par les commentaires cursifs d'une part, qui suivent le texte verset par verset; par les Somme systématiques, qui organisent les sources scripturaires en suivant un ordre logique.

Différences :
a) le lieu de la prédication : l'université et la cité

Thomas est d'abord un universitaire, qui commente les Ecritures à l'intérieur de l'université, avec le souci d'harmoniser les Ecritures avec les questions de son époque, questions sur l'origine du monde, la liberté humaine, l'organisation de la société. Thomas prêche aussi, mais toujours à l'intérieur de l'enceinte universitaire. Au moyen âge cette enceinte n'a rien d'aseptisé et de calme, il y a des conflits violents sur la relation foi/savoir et la question de la liberté. C'est aussi le moment où l'Europe se construit à travers le réseau d'universités qui contribuera plus tard aussi à l'expansion de la Réforme protestante.

Calvin est un prédicateur, qui commente à une époque où le commentaire a immédiatement une signification politique et pas seulement religieuse. La prédication de Calvin a pour horizon la construction à Genève d'une Eglise que Calvin considère comme choisie par Dieu, prédestinée pour redonner à l'Evangile toute la force initiale de sa vérité originaire. Il s'agit de transformer Genève en cité apte à permettre à l'Evangile de déployer toute cette force initiale. Calvin ne se considère pas comme un homme politique, il respecte l'autonomie politique de la cité de Genève, mais il est conscient de l'impact politique de sa prédication. C'est dans la cité et pas seulement dans l'université qu'il prêche. Il faut donc transformer la prédication en action et pas seulement en enseignement

b) la méthode de la prédication : pluralité des sens et méthode dialectique

* Thomas explore l'intellibilité des Ecritures en déployant une diversité des sens. Il se rattache consciemment à la méthode juive et patristique des quatre sens. Pas de sens unique, mais toujours au moins quatre sens possibles, littéral, allégorique, moral, eschatologique. L'interprétation thomiste est toujours dans le pluriel, la richesse des Ecritures vient de cette résonance.

* Calvin cherche toujours à fixer le sens. Cette nécessité de fixer LE sens vient du double combat déjà mentionné : il faut arracher les Ecritures à la fois aux rajouts papistes et aux rêveries anabaptistes. D'où l'importance de la méthode dialectique pour fixer le sens. La méthode dialectique maximalise les oppositions, dans la ligne ouverte par saint Paul : là où le péché a abondé, la grâce surabonde, là où la justice de Dieu exige l'anéantissement du pécheur, sa miséricorde justifie, la gloire du Christ est l'humiliation suprême de la croix,… Calvin interprète toutes les Ecritures à partir de cette loi dialectique, qui n'est pas une manière parmi d'autres de les comprendre, mais la méthode absolue, celle qui permet de déterminer le sens central qui commande tous les autres.

-C. Nécessité d'une mise en forme systématique des Ecritures : la Somme de théologie et l'Institution de la religion chrétienne.

a) nécessité d'un nouvel instrument pour penser et transmettre la foi

Thomas et Calvin sont conscients de l'insuffisance, de l'inadéquation des instruments pédagogiques disponibles à leur époque, et se lancent tous deux dans des entreprises originales.

- la Somme de théologie cherche à donner aux étudiants une construction théologique récapitulant organiquement l'ensemble des questions à la fois rationnelles et théologiques. Ne plus simplement suivre l'ordre des récits scripturaires ou des disputes qui viennent un peu n'importe comment, mais confronter systématiquement les questions issues de la raison et les données transmises par la Révélation. C'est la grande œuvre de toute la vie de saint Thomas, qu'il construit patiemment année après année.

- l'Institution de la religion chrétienne est elle aussi une Somme, c'est même la première écrite à la fois en français et en latin. Son titre exact "… Summa pietatis"

Il faut donner tout son sens au terme 'institution' : promotion, restitution, constitution. Il faut organiser pas seulement une première approche catéchétique, mais donner une construction dogmatique parfaitement cohérente, qui permette de libérer l'Ecriture de sa double récupération catholique et anabaptiste.

a) sortir de la patristique

Thomas et Calvin sont profondément occidentaux dans leur manière de se situer face à la fin de la patristique. Ils vont jusqu'au bout l'un et l'autre d'un clivage entre Orient et Occident.

Cf. image du poumon chez JP II ("on ne peut pas respirer en chrétien, je dirai plus, en catholique, avec un seul poumon; il faut avoir deux poumons, c'est-à-dire oriental et occidental." Discours aux représentants des autres confessions chrétiennes, Paris, Samedi, 31 mai 1980). Non seulement il y a dissociation entre poumon oriental et occidental, mais blessure du poumon occidental. L'Orient continue sur la lancée des Pères, l'Occident se situe face aux Pères.

Thomas a conscience que la période patristique est finie, que les Pères sont désormais une source à intégrer, une autorité à interpréter. Une nouvelle étape commence, qui se pose elle-même comme "scolastique", comme exigence de méthode et pas seulement de prédication pastorale ou de traités ponctuels.

Calvin achève cette sortie hors de la patristique, mais il concentre cette sortie en donnant une place décisive à saint Augustin. Dans l'Institution, les Pères sont cités un peu moins que l'Ecriture (rapport 60% / 40%), mais là où Thomas cherche à relativiser les Pères, à les interpréter les uns par les autres, Calvin concentre tout sur Augustin, fil conducteur, sorte de "canon dans le canon" : de même que l'épitre aux Romains était chez Luther le texte critère pour toutes les Ecritures, avec du coup réduction de Romains à la justification par la foi, de même chez Calvin, il y a compréhension des Pères à partir d'Augustin, avec réduction d'Augustin à la prédestination.

Différences :

a) inachèvement et fixation

- la Somme de théologie reste un projet définitivement inachevé. Thomas n'a pas pu terminer sa construction, pour des raisons qui restent mystérieuses. On est face à une décision difficile à interpréter : expérience mystique, effondrement nerveux après l'effort soutenu, ou plus radicalement contradiction du projet lui-même ? (contradiction interne : impossibilité de récapituler totalement la foi, et Thomas est trop loyal pour ne pas ressentir cette contradiction; contradiction externe : entre ses intuitions profondes et les constructions de son époque, Thomas ressent progressivement un conflit allant jusqu'à la rupture)

- L'Institution a été sans cesse reprise, augmentée, mais sa réalisation, aux yeux de Calvin, semble fixée une fois pour toutes dès son premier jet : il insiste sur le fait qu'il n'a jamais varié sur aucun point dès la première édition.

b) circularité de la Somme, fixité de l'Institution

La Somme s'ordonne pacifiquement sur le schéma du retour à Dieu : ce qui vient de Dieu revient à Dieu. On peut s'interroger sur le fait que ce schéma n'a pas pu aller jusqu'au bout puisque Thomas interrompt la Somme.

Pour l'Institution, c'est d'abord le schéma du point fixe, ou de la ligne droite qui prédomine. Il faut sortir du balancement, de l'incertitude qui fait errer de part et d'autre, des vagabondages de l'humanisme dont Erasme est pour Calvin le représentant (Erasme n'arrête pas de multiplier les approches, les points de vue chatoyants). Il faut se fixer une fois pour toutes sur l'Ecriture, qui est le chemin droit conduisant directement à Dieu, sans détour. La vraie liberté, c'est de pouvoir se fixer enfin dans la rectitude absolue de l'Ecriture.

D. La doctrine de la prédestination.

La systématicité de la Somme de théologie et de l'Institution de la Religion chrétienne permettent de reposer la question de la prédestination. Les deux œuvres montrent comment la prédestination est moins un point en soi qu'un concentré surdéterminé par un ensemble de points fondamentaux viennent trouver leur cohérence sur cette doctrine. En particulier leur totale dépendance d'Augustin sur ce point.

a) Somme de théologie :

même s'il s'attache habituellement à remettre en perspective Augustin, sur la prédestination Thomas le reprend sans recul, en le durcissant même parce qu'il le reprend à l'intérieur de sa catégorie fondamentale nature/grâce. Le Royaume de Dieu n'est pas une fin naturelle de l'homme, il ne lui est pas dû, mais il est totalement gratuit. En n'accordant pas cette fin surnaturelle, Dieu ne blesse donc pas l'homme, d'autant que l'homme, par son péché, s'est rendu incapable de recevoir cette fin gratuite. La prédestination normale est donc la privation du Royaume, et c'est une double grâce que le Royaume : grâce par rapport à la nature, grâce par rapport à la faute. Il n'y a pas au sens strict double prédestination selon Thomas : il y a une prédestination à la damnation, et Dieu arrache quelques uns à cette damnation pour montrer que sa justice est aussi miséricorde. Mais Thomas anticipe la position de Calvin sur le nombre déjà fixé des prédestinés.

b) Institution de la religion chrétienne :

- la prédestination va avec la doctrine de la double inspiration des Ecritures : inspiration objective des écrivains, inspiration subjective du croyant qui reconnaît l'autorité des Ecritures. Pas besoin de l'autorité de l'Eglise pour garantir l'autorité des Ecritures : c'est un signe subjectif de prédestination, d'élection que d'être capable de reconnaître l'autorité objective des Ecritures.

Il faut donc les deux, contre les catholiques et les anabaptistes :

-contre les catholiques : l'autorité des Ecritures leur vient d'elles-mêmes, et non d'une institution extérieure qui les interpréterait infailliblement.

- contre les anabaptistes : ne pas reconnaître l'autorité des Ecritures et mettre à la place sa petite expérience subjective, c'est signe de non-élection, de non-prédestination.

Corrélation entre prédestination et reconnaissance des Ecritures : ni objectivisme catholique, ni subjectivisme anabaptiste. Il faut se fixer sur les Ecritures.

- Genève est prédestinée, elle a un rôle à jouer parce que l'Eglise de Genève a été élue.

Conclusion :

- La comparaison entre St Thomas et Calvin fait ressortir deux aspects :

- sur beaucoup de points, ils sont encore dans le même monde par rapport à nous. Ils ont la même attitude par rapport à l'hérésie, le danger représenté par l'hérétique pour la communauté doit l'emporter sur la miséricorde envers les personnes. Sur la prédestination, ils sont sur la même longueur d'onde.

- Calvin est dans notre monde, avec l'humanisme qui met l'inquiétude de l'homme au centre. Chez Thomas, la théorie de la prédestination n'a soulevé aucune polémique, alors que chez Calvin ce point a dès le début posé un problème, parce qu'il renvoie à une inquiétude qui marque notre vie religieuse. Nous ne supportons plus l'idée d'être déjà intégré à un ordre fixé. D'où le paradoxe de Calvin : il a voulu sortir de l'angoisse existentielle de l'incertitude, et en cela il est très proche de nous, de notre volonté de comprendre notre vie spirituelle et ecclésiale en fonction de ce critère. La radicalité de sa réponse (double prédestination) permet de poser complètement cette question, au moment même où cette réponse s'est transformée pour nous en nouvelle angoisse (à quoi est bon si je suis sauvé de mon côté si l'humanité est en tant que telle perdue ?). Calvin sort d'une angoisse pour nous en plonger dans une autre….

Isabelle Pierron, Pasteur de l'ERF Dijon

09 01 25 - Fontaine d'Ouche , Dijon

 
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