Nous connaissons souvent la conception malgache traditionnelle de Dieu à travers les proverbes: "Aza ny lohasaha mangina no heverina, fa Andriamanitra no ambonin'ny loha" traduit par "Ne te crois pas caché dans la vallée déserte, car Dieu est au-dessus de la tête". (Ohabolana ou Proverbes Malgaches- J. A. Houlder, Ed. Imprimerie luthérienne Tananarive ). Il me semble cependant important d'analyser cette conception à travers l'étymologie, l'histoire...Dans l'article ci-après, tiré de " Richesses culturelles d'une civilisation de l'oralité" de Jaovelo-Dzao Robert dans " Madagascar et le Christianisme" (Ed. Ambozontany- Karthala) , nous pouvons trouver une étude objective de cette conception malgache de Dieu.
LA CONCEPTION MALGACHE DE DIEU
Pour cerner la conception malgache traditionnelle sur Dieu, nous allons successivement interroger l’étymologie, l’histoire et les mythes, les rites et les proverbes.
Sens étymologique Zanahary est un nom commun d’étymologie discutée qui signifie Dieu(x), Divinité(s), Créateur(s). C’et le terme le plus répandu à Madagascar pour désigner la ou les divinités et, sur les côtes, même les chrétiens utilisent ce mot de préférence à celui d’Andriamanitra (Dieu).
L’étymologie populaire explique Zaňahary comme étant composé de zay, celui, et de nahary, créer : « celui qui a créé ». Mais ce qui fait difficulté, c’est la présence d’un n vélaire, qui dans toutes les prononciations dialectales, or le n qui marque le passé n’est jamais vélaire. Aussi a-t-on proposé une étymologie qui expliquerait le terme à partir du sanscrit Yan qui signifie Dieu et de l’Indonésien Hari qui veut dire soleil. On serait renvoyé non à un dieu créateur, mais à un dieu solaire (Andriamanitra Masoandro).
Andriamanitra. Tel qu’on le comprend aujourd’hui, le mot Andriamanitra serait composé de Andria(na) le prince et de manitra, parfumé. Là aussi, on a pensé à une origine sanscrite avec les deux mots Adya, essence primordiale, pouvoir divin et Atman, âme. Ce dernier terme au contact de l’indonésien aurait été assimilé dans cette langue à manis qui signifie doux, parfumé. Mais la difficulté réside dans le fait que ce mot manis n’a pas de n vélaire et que le mot malgache le plus proche mamy, doux, tandis que maňitra comporte le ň vélaire ; aussi, doit-on reconnaître que l’origine étymologique ne peut être facilement élucidée.
Histoire Dans une aire culturelle précise, la croyance en Dieu ne dépend pas seulement des réflexions actuelles d’un peuple ; elle prend aussi son origine dans l’histoire.
A Madagascar, on peut envisager trois origines de la croyance en Dieu : austronésienne, islamique et chrétienne, en ajoutant que pour les Hautes-Terres, l’histoire du XIX ème siècle a joué un rôle déterminant.
Les habitants des îles de Bornéo, de Sumatra et de Nias croient en un grand Dieu, Etre suprême et Dieu du ciel. Il est créateur. Mais il n’est pas le seul, car il cohabite avec le Dragon qui est le maître des eaux : Dieu chtonien des forces terrestres, il peut s’allier ou s’opposer au Dieu du Ciel ; de leur lutte a surgi le cosmos. Les deux semblent être des divinités complémentaires et antagonistes, mais pourraient être aussi les deux faces d’un même Dieu dont on exprimerait l’ambivalence.
La croyance des anciens Malgaches serait à rapprocher de cette conception indonésienne, et il y aurait ainsi un rapport entre ce Dieu du ciel et le Dieu solaire Yeň-Hari. La terre est sa première épouse : tantôt ils se battent et tantôt ils se réconcilient. Quand on meurt, Dieu prend la vie et la Terre reçoit le corps.
On ne peut pas nier l’influence arabe, qui s’est exercée dans l’Ile à travers l’astrologie, la divination et le calendrier. Mais il n’est pas facile de démêler ces apports de ce qu’a pu être l’impact du monothéisme musulman. En divers points des côtes malgaches, demeurent des éléments du Coran, avec les croyances aux anges et au démon, la croyance aux sept cieux, les récits sur Adam et Eve. Au XVII ème siècle, Flacourt dans sa Description de l’Isle de Madagascar le signalait déjà expressément.
Le christianisme, la dernière en date parmi les influences, n’a pas été sans agir sur les réalités malgaches traditionnelles : la croyance originelle en un Dieu unique en a été renforcée. Le terme Fanahy (Esprit), qui a de nombreux sens, a été marqué par la signification que lui donnent aujourd’hui les chrétiens.
A partir du XVIII ème siècle, sur les Hautes-Terres, l’Andriana (le Prince), en même temps que son pouvoir s’élargissait, s’est détaché du commun du peuple : à cette promotion politique a correspondu une promotion religieuse et divine dans l’au-delà.
Dans un univers de pensée où la similitude est de règle entre société des vivants et société des morts, cela a pu contribuer à préciser le concept d’un Andriamanitra, supérieur à tous les zanahary dans le royaume de l’au-delà, de même que l’Andriamanjaka d’Antananarivo dominait sur les vivants.
( suite) |