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Semaine de l'Unité (ŕl'ERF) Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
D. Gonneaud   

Ezéchiel 37, 15-28
Il y eut une parole du Seigneur pour moi : « Toi, fils d’homme, prends un morceau de bois, écris  dessus : Juda et les fils d’Israël qui lui sont associés. Puis prends un autre morceau de bois,  écris dessus Joseph – ce sera le bois d’Ephraïm – et toute la maison d’Israël qui lui est associée.
Rapproche ces morceaux l’un contre l’autre pour en former un seul ; ils seront unis dans ta
main. Lorsque les gens de ton peuple te diront : "Ne veux-tu pas nous expliquer ce que tu
fais ? ", dis-leur : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je vais prendre le morceau de bois de Joseph –qui est dans la main d’Ephraïm – et des tribus d’Israël qui lui sont associées ; je les placerai
contre lui, c’est-à-dire contre le morceau de bois de Juda ; j’en ferai un seul morceau et ils
seront un dans ma main. Et les morceaux de bois sur lesquels tu auras écrit seront dans ta main, sous leurs yeux.  Traduction oecuménique de la Bible (TOB)


+ malgré l'habitude, c'est un émerveillement de nous retrouver ici encore une fois. C'est comme de partager un repas, on s'y habitue.Mais si on y réfléchit, c'est miraculeux.
+ je regardais des oiseaux manger sur mon balcon. On les sent inquiet, toujours sur le qui vive, jamais complètement en sécurité : est-ce que des oiseaux plus gros ne vont pas venir les chasser ? et puis entre eux, on sent que chacun vient se battre contre les autres pour prendre un peu de nourriture, qu'il est près à prendre la part des autres, il ne s'installe pas pour manger ensemble, chacun prend à toute vitesse le maximum de ce qu'il peut prendre et s'en va dans son coin pour manger.
A l'inverse, le miracle d'un repas humain, où on est ensemble, où on essaie de maîtriser l'envie de prendre ce qu'il y a dans l'assiette de l'autre, où on prend le temps de s'attendre, de partager ce qui a été préparé par la maîtresse de maison. Mais cette victoire est toujours fragile, toujours à reprendre il y a toujours en nous la peur qu'on nous prenne notre part, qu'il n'y ait pas assez, qu'il faut se défendre contre les autres et se battre contre le monde extérieur qui va nous empêcher de manger en paix.

C'est l'image de nos relations entre Eglises. Besoin de nous protéger, de prendre nos repas entre nous, comme le dit saint Paul, sans nous attendre. Comme des oiseaux qui prennent le maximum de grains et qui s'en vont le plus vite possible.
Ce matin notre assemblée est un acte de foi, nous croyons que la Parole de Dieu nous est donnée largement, sans qu'il y ait besoin de regarder avec envie l'assiette de l'autre, mais en remerciant Dieu pour le repas qu'il a lui-même préparé.

En cette année Calvin, j'essaie donc de rendre grâce pour le repas préparé par Dieu pour ceux qui sont devenus chrétiens, ou on pu le rester, grâce au ministère prophétique de Calvin. Essayer de rejoindre un niveau profond : la question n'est pas de savoir si Calvin est ou pas sympathique, moderne ou ringard, sinistre ou vivant. Je ne cache pas que je n'ai pas une réponse très claire sur ce point, pas plus que ceux qui ont décidé de donner le nom de Michel Servet pour obliger à passer devant chaque fois qu'on passe devant.

Calvin s'est beaucoup reconnu dans les personnages de l'AT, de tous les théologiens de cette période c'est celui qui donne le plus d'importance à la continuité entre AT et NT, c'est très remarquable, cela donne une ampleur et une respiration forte à sa doctrine. Il pense la mission des communautés chrétiennes dans le prolongement de la mission prophétique des prophètes de l'AT, et il caractérise cette mission par la gratuité. La mission prophétique est gratuite dans son fondement, dans la vie même du prophète qui est envoyé par Dieu librement, et qui va poser des actes gratuits. Il y a un cercle dans la manière dont calvin définit la mission prophétique : dans l'Institution de la Religion chrétienne, il parle ainsi : "Qu'est-ce que font d'autre les Prophètes, sinon de prêcher continuellement la vocation gratuite de Dieu ? C'est ce que nous voyons aussi dans la substance même de cette vocation. Car cette vocation consiste dans la prédication de la parole et dans l'illumination du saint Esprit".
Tout est gratuit dans la vocation prophétique : la personne même du prophète, appelée sans mérite de sa part; l'enseignement du prophète, qu'il reçoit le premier pour son compte propre, ce ne sont pas ses idées qu'il annonce mais ce qui lui est donné gratuitement. Et enfin, les actes du prophète, qu'il assume pleinement, dans sa pleine responsabilité, mais qu'il fait en les recevant même de Dieu.
Calvin n'hésite pas à comprendre sa propre mission dans la continuité des prophètes de l'AT, et de même notre propre mission. Ce que font Isaïe ou Ezéchiel n'est pas simplement du passé lointain, il y a une gratuité qui dépasse le temps et nous réunit dans une même mission.

Ezéchiel est particulièrement significatif dans cette perspective, parce qu'il est à la fois prêtre et prophète. Souvent on oppose le prêtre, homme de l'institution, soigneusement à l'abri dans la sécurité de son rôle reconnu et le prophète, aventurier de Dieu et livré sans filets à l'autorité souveraine de la Parole qui lui tombe dessus sans préalable.
On a même parfois opposé l'Eglise catholique, enfermée dans la sécurité de la succession infaillible de ses prêtres, et les Eglises protestantes, livrées à la seule autorité prophétique de la Parole de Dieu. Ezechiel est donc bienvenu pour cette 101ème semaine de prière pour l'Unité. On peut être prêtre sans que cela empêche d'être prophète.
Mais, plus profondément, Ezéchiel exerce son ministère dans les années 580 avant Jésus-Christ. Deux caractéristiques :
    -  le peuple d'Israël est divisé en deux royaumes, un royaume au Nord, et un royaume au Sud.
    - en 587, alors qu'Ezéchiel est encore tout jeune, le temple de Jérusalem a été détruit et une partie de la population a été déporté à Babylone.

On peut faire le parallèle avec la vie de Calvin :

    - comme Ezéchiel, calvin ressent très durement la division de l'Eglise. Nous catholiques, nous devons enlever de notre tête l'image d'un Calvin qui prendrait plaisir à casser la communion entre Eglises, à se révolter pour le plaisir contre le pape. Calvin a souffert des divisions, celles qu'il a trouvée au moment de ses choix spirituels, et celles qu'il a du accentuer contre les catholiques d'une part, les anabaptistes d'autre part. Mais, comme Ezéchiel, calvin a cru que ses divisions ne ligotaient pas la Parole de Dieu, que Dieu peut continuer à parler malgré nos divisions, et il y a là un message très fort, très réconfortant. Notre souffrance devant nos divisions est proportionnelle à notre foi en la parole de Dieu qui ne peut pas être arrêtées par ces divisions. Notre rassemblement d'aujourd'hui renouvelle l'expérience d'Ezéchiel, et se situe dans le prolongement de celle de Calvin :  paradoxalement, nous célébrons nos divisions, nous les mettons en liturgie, au moins dans l'acte pénitentiel et dans tout ce qui signifie que nous ne sommes pas en communion. Mais nous célébrons nos divisions pour célébrer la puissance de la parole qui n'est pas arrêtée par ces divisions, comme Ezechiel qui n'a pas été arrêté par la haine entre les deux royaumes qui déchiraient le peuple de Dieu.
    - comme Ezéchiel, Calvin a connu l'exil, il l'a accepté courageusement. Ce n'est jamais facile pour un français de vivre en Suisse, ce n'est pas facile pour un homme de Picardie, pour un ancêtre de nos "chtis", de vivre à Genève. Très avare de confidences sur sa vie intime, à la différence de Luther, Calvin n'a pas pu taire sa souffrance de vivre ailleurs que dans son pays. Du temps d'Ezechiel, dans son peuple, beaucoup pensaient que Dieu ne pouvait pas parler ailleurs qu'à Jérusalem et près du temple. Ezéchiel va faire cette découverte fondamentale : la parole de Dieu rejoint l'homme dans l'exil, comme Calvin qui acceptera l'exil à genève. Notre rassemblement d'aujourd'hui renouvelle l'expérience d'Ezéchiel, et se situe dans le prolongement de celle de Calvin : nous pouvons avoir l'impression que la foi chrétienne est un peu en exil dans notre monde moderne, que nous sommes condamnés à être hors-jeu. Les sociologues ont même inventés des mots barbares : aujourd'hui, les croyants se sentent 'exculturés" (Daniel Hervieu Léger), déculturés. Mais nous croyons que la parole de Dieu peut nous être donnée dans cet exil.


- on est donc devant cette expérience de gratuité bien décrite par Calvin : Ezéchiel découvre que la parole de Dieu n'a pas de préalable, elle peut dépasser nos divisions et nos exils. Gratuité d'un message : un jour la Parole sera la maison de notre unité, elle sera "chez nous" après l'exil.
Mais gratuité d'un geste, sur lequel je voudrais maintenant méditer.

Pour exprimer l'unité promise, Ezéchiel ne reçoit pas seulement un message à proclamer, mais un geste à faire.

    - un geste qui prend acte de la division : deux morceaux de bois. Dieu commence par prendre acte de nos divisions, il ne fait pas "comme si" et ne nous demande pas de faire "comme si" nous n'étions pas divisés.
Réalisme de Dieu devant notre histoire :il ne commence pas par répartir les divisions ou à ressasser le passé. C'est ce que nous faisons, et nous avons tendance à croire que Dieu fait pareil, que notre unité sera au bout de nos repentances. Or Dieu accepte ce passé de division, et se demande ce qu'il peut faire avec, il regarde l'avenir, qu'est-ce qui est possible comme avenir. C'est l'avenir encore inconnu qui nous permet de mieux comprendre ce qui s'est joué douloureusement dans notre passé de division. Il y a deux morceaux, on ne fait pas comme s'il y en avait un seul qui s'était brisé. Dieu aurait pu dire à Ezéchiel : prend un morceau et casse le en deux, cela aurait été très spectaculaire, très culpabilisant. Mais on ne construit pas une réconciliation sur la culpabilité. Il y a deux royaumes qui se déchirent et Dieu prend acte, il fait prendre deux morceaux de bois avec chacun une inscription qui donne tout son poids. Ce matin, il y a deux morceaux, sur l'un est écrit : paroisse réformée de Dijon, Beaune et Cote d'Or, domiciliée au 14 Bd de Brosses; sur l'autre est écrit : diocèse catholique de Dijon, domicilié au 20 rue du Petit Potet. Dieu regarde les deux morceaux, il lit ce qu'il y a inscrit dessus, et il se demande ce qu'on peut encore faire avec, quel avenir il va inventer. Le geste demandé à Ezéchiel est totalement tourné vers l'avenir, mais tout en respectant la fragilité de l'histoire.

    - le geste demandé est sans préalable, et Calvin aurait sans doute accentué cet aspect : l'unité promise n'est pas à la mesure de la possibilité de conversion des deux morceaux de bois, qui sont passifs dans le geste demandé à Ezéchiel. C'est le cœur ce notre foi ce matin : l'unité est promise au-delà de la capacité de conversion de nos Eglises. Nous sommes réunis à un moment où nous comprenons mieux que l'unité demandera encore beaucoup de temps, après la joie des premières retrouvailles, chacun mesure mieux ce qui doit changer en lui pour accueillir l'autre, et c'est toujours un peu désespérant de confronter notre désir de rencontrer l'autre avec notre inertie à changer à l'intérieur de nous-mêmes.

    - le geste demandé est lui aussi un peu surprenant : les deux morceaux de bois restent traités à égalité. Ce n'est pas un morceau qui sert de support à l'autre, ou encore ils ne sont pas fixés à un troisième morceau. Le texte emploie un terme assez bouleversant : il faut rapprocher les morceaux l'un contre l'autre pour en former un seul. Un seul formé de deux qui restent deux. Dieu fait un pari dans cette image : non pas hiérarchiser les morceaux, ou les absorber dans quelque chose de plus solide. On aurait pu penser qu'il demanderait par exemple au royaume du Nord d'être solidement rattaché au royaume du Sud, où se trouve Jérusalem, en vertu de l'ancienneté et de la légitimité de la capitale. Non, les deux morceaux restent eux-mêmes, il faut s'émerveiller de cette capacité de Dieu de nous surprendre par des formes d'unité imprévisibles dans nos schémas humains et dans nos besoins religieux. On peut penser au message d'espérance que reçoivent les chrétiens de Corée qui ont choisi ce texte en pensant à leurs propres divisions politiques. Comme pour le peuple d'Israël, ils sont divisés entre Nord et Sud, ils sont divisés par une des grandes fractures de l'humanité, comme si entre le Nord et le Sud, il y avait de tout temps quelque chose d'incompatible. Comment construire un modèle d'unité entre Eglises qui puissent ouvrir des voies nouvelles à l'humanité ?

    - mais la plus grande surprise dans le geste reste le rôle attribué au prophète. C'est dans sa main que les deux morceaux, tout en restant différents, doivent être unis. Calvin, dans son commentaire d'Ezechiel, ne va pas jusqu'à ce chapitre, on ne peut donc pas dire ce qu'il aurait enseigné, mais il aurait très certainement souligné que le prophète n'agit pas ici en son nom propre, mais dans la gratuité d'une mission reçue par Dieu. Sa main exprime ce que fait la main de Dieu, ce que peut seule faire la main de Dieu. Cela donne déjà le vertige : être uni dans la main, c'est fragile. L'idéal pour unir deux morceaux de bois, c'est une corde solide, ou des rivets bien ajustés, qui ne laissent plus de jeu entre les pièces. Etre uni dans la main du prophète, cela veut dire que Dieu fait confiance au prophète pour laisser assez de souplesse, assez de jeu, si on serre trop, les morceaux risquent de s'échapper. Etre uni dans la main, cela veut dire aussi que l'union des deux morceaux n'est pas une fin en soi, la main c'est le symbole de l'action : qu'est-ce que Dieu veut faire avec ces deux morceaux réunis ? Dire comment lui il veut construite l'unité de toute l'humanité, à travers la manière dont il symbolise l'unité de son peuple. Dire qu'il est en personne le pasteur de toute l'humanité, comme le dira la suite du texte.
Mais on peut aussi, même si Calvin ne me suivrait pas jusque là, dire que le prophète n'est pas seulement le signe de l'initiative gratuite et sans préalable de Dieu. Il est aussi le signe de la confiance que Dieu fait à l'homme pour participer à cette unité préparée par Dieu. C'est beau et c'est fragile une main d'homme, et aujourd'hui cette main d'homme est comme associée par Dieu à son projet d'unité dans la différence. Bien sûr, cette main d'homme d'Ezéchiel, c'est la préfiguration de la main du Christ, seul capable de tenir en main deux morceaux en respectant leur différence. Mais c'est aussi notre main à chacun, comment nous allons recevoir ce matin les deux morceaux qui nous divisent, qui ne sont pas réunis autrement que dans la fragilité de notre liberté ? On aurait envie de dire à Dieu : prends une bonne colle, plante des rivets solides, attache avec une grosse corde, pour que les deux morceaux ne se séparent pas à nouveau. Mais Dieu choisit de ne pas avoir d'autre principe d'unité que la main fragile du prophète.
 

 « Toi, fils d’homme, prends un morceau de bois, écris dessus : Juda et les fils d’Israël qui lui sont associés. Puis prends un autre morceau de bois, écris dessus Joseph – ce sera le bois d’Ephraïm – et toute la maison d’Israël qui lui est associée. Rapproche ces morceaux l’un contre l’autre pour en former un seul ; ils seront unis dans ta main.

Père Didier Gonneau


ERF Dijon 18/01/2009

 
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