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Formes d'Eglises (I) Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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Nouvelles formes d'Eglises - à considérer ou à ignorer ?
par Jacques Buchhold, professeur de Nouveau Testament à la Faculté Libre de Théologie Evangélique de Vaux-sur-Seine

Le monde change. Que devient l'Église ? « Colonne qui rappelle la vérité, lieu où elle est fermement établie » (1 Tm 3.15), comment s'adaptera-t-elle à la situation actuelle sans dénaturer le message qu'elle porte ? L'exemple des Églises du Nouveau Testament peut aider à répondre à ces questions.
L'Église : du vin nouveau dans de vieilles outres ?
Certes, c'est dans de nouvelles outres que le Seigneur a versé le vin de la Pentecôte (Lc 5.37-38), car une alliance nouvelle y a été inaugurée. Mais ce vin nouveau a le goût capiteux du vin vieux, conservé dans les tonneaux séculaires d'Israël (5.39). C'est la Loi des temps anciens que l'Esprit a inscrite dans les cours (Jr 31.33 ; Éz 36.27) : l'outre neuve hérite de l'outre des temps passées.


L'Église de Jérusalem
Le Seigneur avait laissé fort peu d'instructions précises concernant la communauté messianique, l'Eglise qu'il allait créer. Les premiers croyants, tous Juifs convertis à Jésus-Christ, ont donc spontanément vécu à Jérusalem les réalités de la nouvelle alliance au sein de celles de l'ancienne. Ils se réunissaient entre eux pour prier, prendre la cène et être enseignés par les apôtres (Ac 2.42 ; 4.32), mais ils continuaient à fréquenter le Temple (2.46 ; 3.1, 3, 11 ; 5.12, 42). Certains spécialistes ont rapproché leurs pratiques de celles des esséniens : tirage au sort après délibération pour désigner le successeur de Judas (1.21-26) ; partage des biens (2.44-45 ; 4.32, 34 ; 5.1-11) ; vie communautaire intense (2.42, 44 ; 4.32) que manifestent les repas fraternels (2.46 ; 6.1). Par ailleurs, selon certaines données archéologiques, il se pourrait que la communauté chrétienne de Jérusalem se soit implantée dans ce que plusieurs pensent avoir été, à l'époque, le quartier essénien de Jérusalem, près de la porte que Flavius Josèphe appelle « la porte des esséniens ». Cependant, les différences entre les pratiques esséniennes et les pratiques chrétiennes sont au moins tout aussi frappantes : partage des biens non obligatoire (5.4), admission immédiate dans la communauté, après confession de la foi (2.41), baptême unique, larges contacts avec le reste des habitants de Jérusalem (2.47 ; 3.3-4, 11 ; 5.12), piété peu soucieuse de pureté rituelle, etc. Les dissemblances soulignent l'originalité du christianisme qui n'est pas, contrairement à la formule de Renan, un essénisme qui a réussi. Les parallèles, en revanche, suggèrent que la toute jeune communauté de la nouvelle alliance à Jérusalem s'est, d'une certaine manière, « coulée dans l'outre » de l'une des formes du judaïsme ancien, respectant ainsi le principe divin de l'incarnation.

Ce même principe d'incarnation est à l'ouvre lorsque les apôtres décident de nommer « sept hommes réputés dignes de confiance, remplis du Saint-Esprit et de sagesse » (6.3) pour répondre aux tensions qui avaient surgi « entre les disciples juifs de culture grecque et ceux qui étaient nés en Palestine » à l'occasion des distributions quotidiennes de nourriture aux veuves de ces deux origines (6.1). Car ce sont tous des chrétiens juifs portant des noms grecs, qui ont été choisis pour cette tâche. Le passage du relais de l'autorité dans l'Église de Jérusalem entre Pierre et Jacques, que signale peut-être Actes 12.17 (« Faites savoir tout cela à Jacques et aux autres frères. Puis Pierre partit et se rendit en un autre lieu »), illustre à nouveau ce principe. Car on assiste alors, d'un point de vue sociologique (Max Weber), au passage d'une autorité « charismatique » (Pierre) à une autorité « dynastique » (Jacques, frère de Jésus), ce qui inscrit la vie de l'Église dans le temps.

Le souci de Jacques de respecter la vieille outre de l'ancienne alliance s'est manifesté lorsque Paul est venu à Jérusalem pour y apporter la collecte patiemment recueillie dans les Églises pagano-chrétiennes d'Asie mineure, de Macédoine et de Grèce (Ac 24.17). L'apôtre, en effet, pour montrer qu'il demeurait un Juif fidèle aux prescriptions de la Loi, a accepté, sur la demande de Jacques, de participer à la cérémonie de purification au Temple de quatre chrétiens qui avaient fait un vou (21.23-24, 26). Ce désir de Jacques et de Paul de prouver que, pour les Juifs, la foi chrétienne ne s'opposait pas à leurs pratiques séculaires devait aussi être une expression de réalisme. Car l'on sait par Flavius Josèphe qu'à cette époque des Juifs intégristes, appelés zélotes, menaçaient la vie de tous ceux qui, en Palestine, pactisaient avec les Romains et abandonnaient la Loi.

Et nous ? L'identité évangélique française s'est, en partie, forgée « contre ». C'est en luttant contre le catholicisme que le protestantisme a pu survivre dans certaines régions françaises ; c'est en combattant un protestantisme français attiédi et souvent peu tolérant que le protestantisme évangélique a pu gagner de l'influence lors du Réveil du siècle dernier ; c'est en s'élevant contre le libéralisme que l'évangélisme français s'est maintenu en créant des instituts bibliques et des facultés de théologie. Pour de nombreux chrétiens évangéliques, la France est, en fait, une terre de mission qui n'a jamais connu l'Évangile. Pour eux, l'histoire du christianisme français débuterait avec la Réforme ou même la création de telle ou telle Église de professants ! Ils ignorent tout ou presque de l'évêque Pothin et de Blandine, morts en martyrs à Lyon en 175-177 avec une cinquantaine d'autres croyants ; d'Irénée, nouvel évêque de la ville dont l'influence s'étendait dans tout le bassin méditerranéen ; d'Anselme (1033-1109), abbé de l'abbaye du Bec en Normandie où le « Docteur Magnifique » rédigea son Proslogion que commenteront les plus grands parmi les philosophes et les théologiens ; de Bernard de Clairvaux (1091-1153), le maître à penser de son temps que le Français Jean Calvin ne cessera de citer ; de Thomas d'Aquin (1225-1274), professeur en Sorbonne, et de sa Somme théologique. Mais il faudrait encore mentionner les abbayes, les monastères et ces innombrables prieurés, avec leur vie d'inspiration évangélique, qui ont couvert le territoire français lors de ces siècles. La France n'est pas tant une terre de mission (qui ne connaît pas l'Évangile) que de sécularisation (qui rejette l'Évangile).

Le refus de certains évangéliques de toute dette historique envers la vieille « outre » du christianisme français se manifeste à des « détails » qui ont leur importance : manque de sensibilité architecturale ou esthétique dans la construction des lieux de culte, refus de toute marque extérieure de christianisme dans certaines églises (une croix, p. ex.), abandon de la prière en commun du Notre Père (que, pourtant, Jésus nous a enseignée) ou de la confession commune de la foi au moyen du Symbole des apôtres. Avons-nous si peu le souci des personnes de culture catholique auxquelles nous désirons annoncer l'Évangile que nous faisons tout pour leur rendre l'intégration dans nos Églises la plus difficile possible ? Mais au delà des détails se pose le problème crucial de l'enracinement de la foi dans l'histoire. Pour Jacques, le vrai Juif, fidèle à l'héritage vétéro-testamentaire, est le chrétien ; de manière analogue, il est essentiel de comprendre que le protestantisme évangélique est l'héritier légitime du christianisme « orthodoxe » du Moyen Âge et non seulement des quelques mouvements marginaux qui ont pu annoncer la Réforme (Jean Hus, Wycliffe, les Vaudois).
Avouons-le : il est quelque peu triste de constater que c'est le danger d'être classés parmi les sectes qui encourage, de nos jours, certains évangéliques à se rapprocher, par réalisme, du christianisme français plus officiel. Le réalisme de Jacques était orienté par un discernement théologique plus profond. Après Jérusalem, cependant, le vin nouveau de l'Esprit a atteint Antioche de Syrie, où l'outre qu'est l'Église a manifesté toute sa nouveauté.

L'incroyable nouveauté

Rappel des faits
Selon la chronologie de la vie de Paul, que l'on peut tenter de reconstituer à partir des données des Actes et des Galates, l'apôtre s'est converti vers 34. C'est aussi à cette époque que des croyants, dispersés lors de la persécution à Jérusalem, se sont réfugiés à Antioche de Syrie, troisième ville de l'Empire romain quant à la population (env. 400 000 hab.). Quelque temps plus tard, certains d'entre eux annoncent l'Évangile à des païens, et l'on assiste à la création de la première Église pagano-chrétienne (Ac 11.20-21). Paul, que Barnabas va chercher à Tarse, arrive en 43/44 à Antioche où il exerce un ministère d'une année aux côtés de Barnabas (11.25-26). En 46-47/47-48, les deux hommes se rendent à Chypre puis en Galatie du Sud pour annoncer l'Évangile et fonder des Églises (ch. 13-14), puis ils retournent à Antioche (14.27-28). Finalement, en 48/49, ils montent à Jérusalem pour le premier « concile » de l'histoire de l'Église (ch. 15).

Fin de la première partie
(la suite..)


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